la piété dangereuse

 

Driss Bellahcène

 

[Cahiers Critiques de Philosophie, vol. 1, Paris juin 2005, pp. 26-37]

 

Il existe un type d’ordre social caractérisé par une forme d’agression que nous n’avons pas encore ren-contrée jusqu’à présent : c’est la lutte collective d’une communauté contre une autre. Comme j’essaierai de le montrer, c’est dans cette forme  sociale de l’agres-sion intraspécifique en premier lieu que les « ratés » jouent le rôle du mal, au sens propre du mot. Pour cette raison, ce genre d’ordre social nous fournit un modèle apte à rendre visibles certains dangers qui nous menacent nous-mêmes.
En ce qui concerne leur comportement envers les membres de leur propre société, ces agresseurs sont des parangons de toutes les vertus sociales. Mais ils se transforment en véritables furies dès qu’ils ont affaire aux membres d’une autre société que la leur.
Si interpréter, c’est mettre lentement en lumière une signification enfouie dans l’origine, seule la méta-physique pourrait interpréter le devenir de l’huma-nité. Mais si interpréter, c’est s’emparer, par violence ou subreption, d’un système de règles qui n’a pas en soi de signification essentielle, et lui imposer une direction, le ployer à une volonté nouvelle, le faire entrer dans un autre jeu et le soumettre à des règles secondes, alors le devenir de l’humanité est une série d’interprétations. (M. Foucault, Dits et écrits, II, p.146.)

 

Le fanatisme est le plus grand danger qui existe : je dirais presque que j’étais fanatiquement contre le fanatisme. (Bertrand Russell, Autobiographie

 

Les fanatiques se définissent comme des hommes pieux. Des hommes pieux non ordinaires. Des hommes pieux bien abreuvés des commandements, qu’ils appliquent à l’excès, à la lettre. C’est ce que j’appelle une piété de l’excès. Tout excès est mauvais, voire dangereux, pernicieux. L’islam lui-même met en garde contre tout excès. Il recommande toujours la juste mesure. C’est une religion qui professe la modération dans tous les domaines de la vie, prônant la frugalité, y compris dans la pratique de la religion et ce qu’elle exige comme obligations. C’est par la modération – et non pas par la violence – qu’on parvient à conquérir le monde. La religion musulmane se banalise en se compliquant, en même temps, de plus en plus. En effet, les questions théologiques sont devenues des questions qu’on discute dans la rue. Tout le monde s’en mêle. Les discussions de ce genre ne peuvent que déboucher sur la ré-volte, la rébellion ou le soulèvement populaire. C’est ce qu’a vécu l’Algérie juste après l’invalidation de l’élection des islamistes. Les figures centrales étaient Abbassi Madani et Ali Belhadj. Malheureusement pour l’Algérie et ses victimes, et heureusement pour les autres pays musulmans, les événements algériens ont sonné l’alarme et ont pu soit réduire les dégâts – comme ce fut le cas, malgré la vigilance accrue, au Maroc, qui se croyait à l’abri de telles violences et d’une telle barbarie –, soit prévenir l’éclatement d’événements similaires.

On assiste dans les pays arabo-musulmans à un nouveau phénomène qui prend de plus en plus d’ampleur, celui de l’interprétation des textes sacrés de l’islam, à savoir le Coran et la Sunna ou la tradition prophétique. C’est devenu un phénomène de mode. Tout un chacun, du jour au lendemain, peut devenir un muphti, un spécialiste de la Charia. On oubli souvent que pour connaître les textes sacrés en profondeur, souvent on oublie que cela exige de longues années, voire des décennies d’études, de recherches et de comparaisons, pour éliminer les textes apocryphes et pouvoir seulement dire qu’on est capable de spéculer sur telle ou telle par-tie de la tradition théologique, voire sur une seule sourate (verset). En ces matières, les vrais connaisseurs ne se laissent pas griser par leur savoir spéculatif. Contrairement aux nouveaux oulémas, qui, par narcissisme ou je ne sais quoi d’autre, se croient détenteurs de la vérité, les vrais connaisseurs restent toujours modérés et savent que les résultats de leurs recherches ne sont pas définitifs et restent sujets à discussions, à contestations, à critiques, voire à réfutations. Les authentiques connaisseurs pensent que c’est dans la seule confrontation des idées que naît la Lumière ; alors que les nouveaux oulémas sont aussi fermés que leurs spéculations, qu’ils considèrent comme définitives et incontestables.

Les écrits consacrés à la tradition prophétique ainsi que les commentaires qui en ont résulté sont nombreux. Et nombre d’entre eux sont douteux, rajoutés par des anonymes et attribués au Prophète et à ses quatre proches compagnons ou califes bien guidés. Bref, il faut rappeler qu’il y a de l’apocryphe dans cette tradition.(1) Cette situation a donné libre cours aux interprétations, à l’exégèse, suscité un nombre incalculable de versions et d’interprétations – ce qui est le caractère de toute œuvre, dont le propre est de rester ouvert, inépuisable. La vulgate au cours des ans eut de multiples obscurcissements et sa valeur est contestable au point de vue philologique. Il faut qu’on réussisse à faire admettre la prépondérance de l’esprit, à édifier une civilisation musulmane tolérante, universelle et agissante.

Le rôle de l’interprétation est de conforter et non de contre-dire. L’interprète est celui qui considère les phénomènes comme des symptômes. Le Coran tout comme la tradition prophétique représentent des connaissances. Toutefois, le sens du Coran est supposé fixé, arrêté ; mais cela n’empêche pas de l’interpréter. Et ceux qui s’aventurent dans cette entreprise sont des personnes bien versées dans tous les domaines du savoir, de la grammaire, de la rhétorique, de la philologie, etc. Le sens qui émane de ces interprétations n’est pas figé, il est mobile et toujours variable, partiel ou fragmentaire selon Nietzsche. C’est ce dernier qui va nous aider à analyser le fondamentalisme. C’est à lui que nous empruntons l’appareil conceptuel. 

Le tort de ceux qui interprètent la parole sacrée est de stagner dans l’interprétation, ils ne franchissent pas la porte de l’évaluation par la voie de la critique externe, ni par celle de l’autocritique. En n’osant pas ce genre d’évaluation, l’interprétation se trouve coincée, figée dans le passé, bloquée dans un perpétuel cercle vicieux et, par un effet de boomerang, elle ne décolle pas du passé, incapable qu’elle est de se conjuguer avec le présent. L’interprétation à laquelle se livrent les fondamentalistes du monde arabo-musulman les projette souvent vers le passé, un passé archaïque, d’où la monotonie et la répétition du discours religieux tel qu’il émane de ces nouveaux interprètes de la religion. Leur discours est fréquemment désuet, incapable qu’il est de s’adapter dans le temps comme dans l’espace. Or ceux qui croient que l’islam ne s’adapte ni aux époques ni aux lieux n’ont rien compris à cette religion. Je songe notamment à l’affaire du foulard, tellement instrumentalisée à des fins strictement politiques, où chacune des deux parties, les plaignants et les « plaints », ont tort, mais chacune selon sa tradition. En effet, la tradition des uns leur recommande de respecter l’ordre établi du pays hôte, tandis que la tradition laïque des autres est faite d’ouverture et de tolérance. Tolérance qui, ici prise en défaut, a fait d’une affaire minime, ne méritant même pas d’être mentionnée, un spectacle faisant couler l’encre à flots.(2) Alors que l’indifférence est le meilleur moyen pour éviter qu’un fait prenne de l’ampleur et acquière de l’importance.

Pour remédier à cette situation, il faut que le monde arabo-musulman tente de sortir de l’interprétation pour s’aventurer beaucoup plus dans la critique ou l’autocritique évaluatrice et constructive. La carence de celle-ci nuit gravement à la situation de l’Islam et des musulmans. L’évaluation – dont le bienfait est de déterminer la valeur hiérarchique des sens et de totaliser les fragments, sans pour autant atténuer ou supprimer leur pluralité – l’évaluation se révèle un atout majeur, un art qui à la fois considère et crée des perspectives. Si les musulmans n’osent pas l’évaluation, ils demeureront dans le fermé et se refermeront sur eux-mêmes. Cela est malheureusement vérifiable au moins dans les Etats du Maghreb sous la plume de certains écrivains algériens comme Rachid Boujedra qui, dans son F.I.S. de la haine, relate les événements de la victoire sans lendemain des islamistes aux élections et où il les dénonce et les qualifie d’ « êtres mortifères », « débiles attardés », etc., ou encore le cri du défunt Rachid Mimouni qui, dans La malédiction – ouvrage lui ayant valu le prix littéraire et le prix de la nouvelle de l’Académie française – dénonce à son tour la tourmente intégriste et les violences islamistes. Il y a des mollahs – encore que le titre de mollah ne soit pas accessible à tout un chacun –, des imams, des émirs,(3) bref, des barbus partout.

L’interprète évaluateur ne crée et n’invente, pour s’adapter à l’époque, qu’en puisant dans le passé, qu’en fouillant dans la tradition qui est souvent oubliée. La tradition n’est pas dissociable de la vie, elle forge l’unité de la pensée. Autrement dit, cette façon de voir la tradition oubliée inspire des façons de penser qui à leur tour créent des modes de vie. La tradition active la pensée et celle-ci affirme celle-là et ouvre de nouveaux modes de vie qui sont en adéquation et avec l’époque et avec le lieu ou le milieu où existe cette tradition ou religion. Et tant que le monde musulman ne tentera pas de s’affranchir de l’interprétation pour parvenir à l’évaluation, il n’y aura que des penseurs médiocres.

Si le fondamentalisme musulman triomphe aujourd’hui, c’est qu’il est masqué. Le masque cache, il n’est jamais la vraie image, il fait en sorte que le vrai visage de la chose reste mystérieux. Le déguisement permet de survivre. Si la philosophie a survécu aux premiers moments de sa genèse en Grèce, le philosophe à dû se déguiser en prêtre. Nos fondamentalistes ont quelque chose de commun avec le philosophe grec en son état originel. Sous le masque du fondamentaliste se cache une force dangereuse dont on commence seulement à prédire la nocivité et sans pour autant prévoir vraiment son éclatement.

Le fondamentaliste aujourd’hui se donne pour tâche de juger de la vie, de condamner celle que mènent ses compatriotes. Il porte un regard négatif sur la vie. Mal appréciée, cette vie lui assurerait le privilège de se faire sauter, de choisir sa mort : Mourir en martyr, c’est mourir en insoumis ! Alors que celui qui n’adhère pas à ces thèses est considéré comme un soumis : soumis à la bassesse de la vie ici-bas, aux habitudes de ce monde corrompu, aux directives de l’Etat, etc.

Pour se débarrasser de la gangrène fondamentaliste, le monde musulman a besoin de philosophes pour penser ce phénomène. Car si l’on ne pense pas le fondamentalisme – ou si l’on n’admet pas qu’il y a une pensée fondamentaliste dangereuse –, cela veut dire, selon Alain Badiou, que cette pensée demeure parmi nous, impensée et indestructible.(4) Ce qui s’applique ici parfaitement à la pensée fondamentaliste. Alors que la philosophie comme questionnement et recherche de la vérité mérite de s’y confronter. La philosophie, en tant qu’elle est la recherche de la vérité par la raison, se révèle d’un grand secours pour combattre, voire éradiquer l’obscurantisme et le fanatisme. 

Je crois que le Coran n’est pas en contradiction avec cette idée de rationalité, qu’il invite même, et insiste à plusieurs reprises, à faire usage de la raison. Ce qui veut dire que la philosophie comme usage de la raison ne peut que conforter celui qui cherche la vérité dans la théologie. Il faut que ce monde (arabo-musulman) cesse de bannir la philosophie et de déconsidérer les philosophes, qui sont pris systématiquement dans nos sociétés pour des athées. Il est temps de réhabiliter la philosophie et de lui réserver la place qu’elle mérite, une place à sa juste valeur. Et il faut activer les choses avant que la situation n’empire et que les cerveaux se figent. Qu’on réintègre l’étude de la philosophie ! La philosophie a une fonction émancipatrice. Elle aide à voir clair et active l’esprit.

Toute interprétation est détermination de sens. Celui-ci se meut dans la confrontation et s’inscrit dans un rapport de forces, dans un conflit des interprétations, pour reprendre le titre d’un ouvrage de Paul Ricœur. Un rapport de forces d’après lequel certaines forces agissent et d’autres réagissent dans un ensemble complexe et hiérarchisé. En effet, dans tout phénomène, il y a des forces actives, primaires, de conquête et de domination, et des forces réactives, secondaires, d’adaptation et de régulation. Cette distinction n’est pas seulement quantitative mais qualitative et typologique.

Toute force est en rapport avec d’autres forces, c’est son principe ; et dans ce rapport, elle reçoit son essence ou sa qualité. C’est ce que les nouveaux oulémas musulmans ne veulent pas comprendre et encore moins les fondamentalistes. Le rapport de la force avec la force, Nietzsche l’appelle volonté. La « volonté de puissance » consiste, selon lui, à produire : c’est par que toute force commande et obéit. Le propre de la volonté de puissance est de faire que les forces actives s’affirment, c’est-à-dire affirment leur propre différence. En chacune d’elles l’affirmation première, la négation n’est jamais qu’une conséquence, une mésaventure de parcours, un surcroît de puissance. Cependant, le propre des forces réactives, au contraire, est d’objecter, de contester d’abord ce qu’elles ne servent pas ; donc de limiter l’autre : chez elles l’anéantissement est premier, c’est par la négation qu’elles arrivent à une forme d’affirmation. Ainsi, l’on peut dire que le fondamentalisme comme force réactive au courant modéré existant et paisible, triomphe. Il est une négation de la volonté de puissance qui triomphe alors. De nos jours, nous assistons au triomphe du fondamentalisme aveugle dans les sociétés arabo-musulmanes. Ce triomphe rejette le cours des choses et s’érige comme une alternative, prétendue sûre, contre les choses telles qu’elles se déroulent, telles qu’elles sont en action. Mais en vérité, il constitue un obstacle à l’émancipation en opérant une rupture dans l’ordre établi. Le fondamentalisme est donc à concevoir, comme une réaction sur l’action. Dans cette situation, le sens de l’action se perd, s’évanouit. En effet, la population ordinaire se trouve désorientée, interloquée. Elle n’arrive pas à décider. Garder les choses telles qu’elles sont depuis lors et réagir aux nouvelles formules, le choix est souvent difficile. Et comme la majorité de la population baigne dans l’illettrisme et l’analphabétisme, elle se laisse emporter facile-ment par le courant. Cela ne veut pas dire que cette population ne pense pas, mais signale qu’elle est facilement manipulable – ou s’aligne par sympathie –, car elle vient, dans beaucoup de cas, du même milieu résidentiel ou social. Il faut dire aussi que cette population est souvent issue d’un milieu pauvre et désenchanté à la fois du pouvoir et de la société. « Le monde désenchanté aspire à des spiritualités nouvelles, un processus de re-symbolisation s’exerce, tenant souvent du simulacre, objet d’un investissement psychologique considérable, et qui se fonde sur un large éventail de représentations du corps déracinées de leur sol originaire, de la philosophie et des modes de vie qui leur donnaient un sens, simplifiées quelquefois jusqu’à la caricature, transformées en procédés techniques ».(5) Et ceux qui, parmi les intellectuels, osent critiquer ou réagir négativement à la nouvelle doctrine se voient assassiner, comme Faraj Fouda, Djeaet, et tant d’autres. Ou alors on décrète une Fatwa réclamant leur mort, comme ce fut le cas, par exemple, de Salman Rushdie. L’aventure fondamentaliste est ressentie comme confort pour un espoir, un rêve et une euphorie toujours en éveil. Cette aventure est éprouvée aussi comme une rupture avec la monotonie, le statu quo, elle se présente comme un nouvel élan, une sortie de la grisaille et de la tristesse. 

Les fondamentalistes purs et durs ne sont pas nombreux et pourtant ils triomphent, c’est-à-dire qu’ils arrivent à s’imposer dans la société et à la société. L’on peut se demander alors : com-ment triomphent-ils, comment s’imposent-ils ?

Pour une philosophie de la force, comme le souligne Deleuze, il semble difficile d’expliquer comment les forces réactives, les faibles, les esclaves, et pour nous les fondamentalistes, l’emportent. Si pour Deleuze, ceux-ci ne triomphent pas par addition de leurs forces mais par soustraction de celle de l’autre : ils séparent le fort de ce qu’il peut. De même, les fondamentalistes réussissent à séparer l’homme pieux ordinaire de ce qu’il peut et de ce qu’il est. Ils le déstabilisent et le soustraient à son milieu et l’installent dans le leur. Ils ne triomphent pas par l’addition de leurs forces communes mais par la puissance et la vigueur de leur contagion. Ils réussissent à arracher le pieux ordinaire de ce qu’il est, de même qu’ils réussissent à faire adhérer ceux qui n’ont jamais pratiqué ou qui n’ont jamais investi dans la foi. Ramener les brebis égarées, les brebis galeuses, tel est leur mot d’ordre. Ainsi, ils les entraînent dans un devenir réactif de toutes les forces. C’est ce que Deleuze, à la suite de Nietzsche, appelle la dégénérescence. C’est une sorte de nihilisme triomphant. Et si le nihilisme triomphe, la volonté de puissance cesse de vouloir dire créer. Elle devient un vouloir de puissance et un désir de domination. Le pouvoir de domination rend fou : les fondamentalistes sont fous d’Allah.

Le fondamentalisme comme relation à l’ordre établi est un ressentiment. C’est la faute de l’Etat, de la société si je suis malheureux et sans emploi, etc. Cette réaction fondamentaliste va par la suite intérioriser la faute comme une sorte de mauvaise conscience. Elle va se sentir coupable et se retourner contre elle-même. Ainsi va-t-elle fournir un exemple et inviter les autres à la rejoindre. Elle va acquérir un maximum de pouvoir contagieux qui donnera des groupes réactifs. Cette mauvaise conscience va permettre d’aboutir à un idéal ascétique. Ce que le fondamentalisme voudra, ce sera la négation de la vie : il affirme que cette vie n’est qu’éphémère et que celle attendue dans l’au-delà – cette face cachée du temps – est durable et beaucoup plus intéressante. Ainsi la volonté de puissance se métamorphose en une volonté de néant comme condition du triomphe. Cette volonté ne tolère d’ailleurs que la vie faible, mutilée, réactive. Et c’est à partir de là que va se nouer l’inquiétante alliance. La vie va être jugée selon des valeurs supposées supérieures à elle. Ces valeurs pieuses s’opposent à la vie, la condamnent et la conduisent au néant. Elles ne permettent le salut qu’aux forces réactives, celles qui choisissent de renoncer aux modes de vie en cours, ceux qui sont malades de cette vie qui fait oublier Dieu, qui en éloigne. L’oubli de Dieu crée chez le fondamentaliste une sorte de Christ qui va mourir pour les péchés des autres, ceux de la société dévoyée. Pour le fondamentaliste, ce « Christ » s’incarne dans le personnage du kamikaze : celui-ci veut anticiper le châtiment en se substituant à Dieu. Pour le fondamentaliste, l’oubli de Dieu est cet événement désastreux qui donne l’agrément, l’aval, offre l’excuse, voire justifie le sacrifice de soi en vue de ressusciter les vraies valeurs et traditions. En conséquence de l’oubli de Dieu surgit l’alliance des forces réactives et de la volonté de néant, de l’homme réactif et du Dieu nihiliste, une alliance qui est en cours de rupture, de divorce : l’homme prétend se passer de Dieu, valoir pour Dieu, se substituer à Lui. Et c’est ce qui se produit inconsciemment dans le fondamentalisme en général.

Les concepts nietzschéens sont des catégories de l’inconscient. L’important c’est la manière dont le drame se poursuit dans l’inconscient quand les forces réactives prétendent se passer de « volonté », elles roulent de plus en plus loin dans l’abîme du néant, dans un monde de plus en plus dénué de valeurs, divines ou même humaines. Après les homo sapiens surgit le fondamentaliste, celui qui dit : tout est vain, plutôt s’éteindre passivement ! Plutôt un néant de volonté qu’une volonté de néant ! Mais, à la faveur de cette rupture, la volonté de néant à son tour se retourne contre les forces réactives, devient la volonté de nier la vie réactive elle-même, et inspire à l’homme (ici le fondamentaliste) l’envie de se détruire activement (kamikaze). Au-delà du dernier homme se cache donc l’homme qui veut périr. Cette métamorphose n’est possible qu’à l’issue du nihilisme. En effet, le nihilisme considère le devenir comme quelque chose qui doit être expié, et qui doit être résorbé dans l’Etre ; le multiple comme quelque chose d’injuste et qui doit être jugé et résorbé dans l’Un. Le devenir et le multiple sont coupables, tel est le premier et le dernier mot du nihilisme. Si la joie est le seul mobile du philosophe, il se trouve qu’elle n’est pas en contradiction avec le hadith qui stipule qu’il faut profiter de cette vie sans oublier l’autre : « Œuvre pour cette vie tel un immortel et œuvre pour l’au-delà comme si tu devais périr demain ». Ce qui signifie qu’il faut vivre et profiter de cette vie autant que se préparer pour l’autre (du moins pour ceux qui croient). Vivre en parfait équilibre.

Le nihilisme fonde son pouvoir sur la valorisation des sentiments négatifs ou des passions tristes. La philosophie est conçue, notamment par Spinoza, comme la puissance d’affirmer, comme l’expulsion du négatif. L’autre figure de la transmutation c’est l’affirmation du dédoublement. Pour que l’affirmation soit elle-même affirmée, il lui faut une seconde affirmation.

Dans les pays arabo-musulman, le fondamentalisme veut imposer à toute la société arabe « la dictature d’une idée, en ne tolérant aucune autre forme de vie, aucune autre manière de vivre que celle qu’il a choisie ». Le fanatisme a réussi à diviser, dans les pays arabes, la société en « amis et en ennemis » (Algérie, Maroc, Iran…), « en fidèles et en hérétiques. Il refuse de voir toute autre vérité que la sienne, ne reconnaissant que son système. Et pour faire régner celui-ci, le recours à la violence s’impose comme forme radicale, permettant d’étouffer toutes les autres au sein de cette diversité voulue par Dieu ».(6) Toute opposition à la liberté de penser, à la liberté de conscience est à imputer au fanatisme et non à la violence. Dans son essence, le fanatisme est partial, anti-universel, anti-humaniste.

L’humanisme arabo-musulman, de nos jours, semble être vaincu par le fanatisme. Avec le fanatisme la raison a perdu sa raison d’être. Erasme disait que le fanatisme égorge la raison. La raison arabo-musulmane a été en effet assassinée par le fondamentalisme et le fanatisme. La raison restera toujours nécessaire. Elle est un aiguillon qui indique aux hommes ce qui les rapproche, par-delà ce qui les divise. Elle s’avère un moyen de stabilité, de respect entre les peuples. Son usage offre à celui qui s’en sert de voir l’autre non pas comme différent, mais comme autre possibilité, autre manière d’être, à laquelle on n’adhère pas forcément mais qu’il faut à tout prix respecter. C’est ainsi que l’humanité et l’universalité prennent place dans le monde.

L’intolérance est un mal qui frappe malheureusement nos sociétés. La violence ne peut ramener la paix et la quiétude. Il est pourtant possible de mettre fin aux conflits, aux différends sans recourir à la violence, par des concessions mutuelles, par des voies transactionnelles, par des voies interpersonnelles. Le fanatisme emprisonne la raison et l’intelligence. Quiconque aspire à l’universalité ne demande à personne quelle est sa race, son pays, sa langue…, disait Erasme.

Le fanatisme n’est autre chose qu’une réaction de rejet d’une partie de la société. Ce qui nous oblige à méditer sur l’aspect destructif du fanatisme et du fondamentalisme et essayer de produire un renversement vers une idée émancipatrice, à réexaminer les fondements mêmes de la métaphysique arabo-musulmane afin d’éviter de sombrer dans l’obscurantisme. Réhabiliter la philosophie, dans les systèmes éducatifs arabes et musulmans, contribuera sans nul doute à opérer ce renversement et à encourager l’émancipation. Bref, l’apport de la philosophie ne peut être que bénéfique et libérateur. 

Le fondamentalisme, partout où il passe, introduit une situation critique. Toute situation critique exige de nouvelles orientations surtout quand les crises sont graves. Et ces orientations, pour moi, passent par la philosophie ; car quand une crise se révèle grave, contrairement à une crise légère, « les principes eux-mêmes sont remis en cause car ils ne permettent plus d’interpréter la situation de manière intelligible, ils ne permettent plus de mettre en place des stratégies efficaces, ils donnent même l’impression de ne plus s’appliquer du tout et de n’être qu’un discours vide. Quand la crise est grave, politiques et techniciens ne suffisent plus, il faut la philosophie. C’est elle qui approfondit les principes, enrichit logique et morale, rend à nouveau possibles la compréhension des situations et l’action pratique efficace». (7)

Le xxe siècle arabo-musulman a été, comme dirait Alain Badiou, le siècle de la destruction.

 

[Cahiers Critiques de Philosophie, vol. 1, Paris juin 2005, pp. 26-37]

Driss Bellahcène, ancien élève d’Alain Badiou, est philosophe et écrivain. 

Nous remercions Bruno Cany, directeur des Cahiers Critiques de Philosophie, qui nous a permis la reproduction de l’article. 

 

 

NOTES

1. Cette tradition est, à l’origine, orale. Sa conservation par l’écrit a dû attendre plusieurs décennies. Et l’on sait qu’il y a plusieurs manières de raconter la même chose. Ces manières de raconter sont susceptibles d’ajouts ou de retraits – ce qui fait que la chose racontée est souvent modifiée, mal représentée. Ainsi, elle demeure douteuse. Et même une archéologie à la Foucault ne réussirait pas un retour à l’origine fondatrice, vu le foisonnement des versions qui font qu’il y a toujours des différends entre les différents interprètes. Que les différends soient nécessaires à la cohésion sociale et que ceux-ci se révèlent parfois non solubles est une logique que les nouveaux oulémas n’arrivent pas à comprendre en dépit de leur niveau intellectuel. Au lieu de fournir des arguments, ils invitent à adhérer à ce qu’ils croient vrai, ce qui est dépourvu de toute éthique communicationnelle selon Habermas.

2. Jacques Rancière, dans un entretien à Radio 6 relatif à l’affaire du voile, a développé une analyse pertinente et lumineuse concernant la fonction de l’école et la laïcité où il dit : « L’Ecole, selon les théoriciens de la laïcité, ne s’occupe que d’une seule égalité, la sienne : celle du savoir qu’elle distribue également à tous. Si elle veut s’occuper de réduire les inégalités (inégalité des femmes musulmanes dont le voile est le signe) qui existent dans la société, elle confond l’instruction et l’éducation et elle noie l’universalité du savoir dans les aléas de la demande sociale. » Voir aussi Paul Ricœur, La critique et la conviction, p. 193-209, Hachette Littératures, coll. Pluriel-philosophies, Paris, 2002.

3. Emir se traduit littéralement par prince et c’est l’appellation que se donnent les chefs de file ou les meneurs fondamentalistes algériens. 

4. Alain Badiou, Le siècle, Seuil, Paris, 2005, p. 14.

5. David Le Breton, Anthropologie du corps et modernité, Quadrige, PUF, 2e éd., 2001, p. 88.

6. Stefan Zweig, Erasme, Les cahiers rouges, Grasset, Paris (1935), 2003, p. 92-93.

7. Henri Hude, Ethique et politique, Editions universitaires, 1992, p. 7-8.

files/chronosmag/themes/theme_one/faviconXronos.png

  ΧΡΟΝΟΣ 31 (11.2015)