ceux-ci sont morts parce qu'ils étaient des artistes

Thierry Briault 

L'assassinat, l'acte de guerre qui a frappé une rédaction entière, celle du journal satirique Charlie Hebdo, - du jamais vu en France -, soulève toutes sortes de problèmes par-delà l'abomination et la consternation. C'est un attentat contre la liberté de pensée, certes, on a voulu tuer Voltaire, mais c'est aussi un crime monothéiste marqué par l'interdiction des images et de la représentation de Dieu, ne l'oublions pas. Dans ma belle famille, il y a un dévot qui a osé qualifier les victimes - ce furent ses premiers mots - de provocateurs! Ce qui m'a immédiatement rappelé l'origine de la fameuse affaire des caricatures de Mahomet : elle venait d'abord d'un journal danois dont le christianisme plus que conservateur relevait lui de la croisade. Charlie Hebdo avait repris ces caricatures au nom de la liberté d'expression. Car le blasphème n'existe pas en démocratie ou alors il est un droit. Ces intellectuels et artistes sont morts pour blasphème. 

Ce qui pose le problème peut-être plus fondamental encore du "droit à la peinture" selon l'expression de Derrida, qui a, un temps, voulu intituler son livre La Vérité en peinture avec cette expression. Rappelons que la peinture et le dessin sont peut-être "païens", la visibilité plastique, la Dingform de l'oeuvre autonome selon Adorno reste fondamentale. L'appropriation chrétienne des images ne fut pas sans hésitation, l'Eglise a failli choisir l'iconoclastie, dès ses débuts et pas seulement lors de la fameuse querelle des images qui ébranla le monde byzantin. 

Ce sont aussi des dessinateurs célèbres et un économiste critique à l'égard des politiques libérales que l'on a fait disparaître, le journal appartenait à la tradition libertaire, qui est aussi une grande tradition de libre expression aux antipodes de leurs assassins. L'émotion rassemble largement bien sûr, mais pensons aux responsabilités de ceux qui ont employé l'expression de Guerre juste et de croisade dans des conflits où nous nous trouvons encore. 

Si l'interdit du deuxième commandement fut aussi une catastrophe, une certaine politique américaine depuis quarante ans trouve également dans ce massacre de dessinateurs, une de ses conséquences.

Ceux-ci sont morts parce qu'ils étaient des artistes.

 

Thierry Briault, artiste peintre et philosophe, ancien élève des Beaux-arts de Paris, docteur en philosophie et ancien élève de Jacques Derrida, est l'auteur avec Monique Stobienia d'une séries de portraits de Derrida. Actuellement il est co-organisateur du séminaire de René Schérer à l'Université de Paris VIII sur "L’Art et la vie".